Entre dépendance et affirmation : le parcours historique des lexicographes québécois,
Claude Poirier, Université Laval
Dans un premier temps, cet article propose un portrait de l’histoire linguistique québécoise à travers le parcours des lexicographes québécois et les époques. Ce portrait commente l’interprétation de nos relations avec la France. Ces relations sont empreintes d’un va-et-vient entre la proximité et l’éloignement. L’auteur s’est basé sur différentes recherches, entre autres, celles de Mme Gabrielle Saint-Yves (2002-2003) et de Mme Annick Farina (2001). L’histoire du français québécois a été façonnée par des évènements marquants tels que des révolutions,des guerres, des traités et des élections. Ces évènements ont laissé des traces qui ont servies à l’élaboration du corpus à l’étude de Trésor de la langue française québécoise. C’est à partir de la période précoloniale (avant 1608), période sans normes linguistiques omniprésentes en passant par la période d’émergence et de consolidation du français canadien (1760-1840) où la présence du français est libre et non contrôlée par une aristocratie comme en France. L’auteur poursuit en présentant la période de dévalorisation de l’usage canadien (1841-1959) jusqu’à la période de reconstruction de l’estime de soi (depuis 1960). L’auteur décrit l’univers fascinant d’un peuple et d’une construction identitaire forgée par sa langue.
Le portrait historique, dépeint par l’auteur, mentionne que les Québécois n’ont pas pardonné la conquête militaire et se sont sentis en quelque sorte abandonnés par la France. Ces sentiments d’abandon et d’amertume ont contribué à former une distance entre les deux peuples. De 1608 à 1759, période de la Nouvelle-France, on remarque plus de distance par rapport à Montréal. On commence à percevoir des différences dans certains mots comme « paysan » et « habitant ». Il y a présence de mots français, d’emprunts amérindiens et de nouveaux mots, qui sont, selon les recherches de l’auteur, les premiers pas d’une différence entre les Français de France et les Français canadiens. Par contre entre 1760-1840, on constate que distance ne veut pas dire rupture définitive car le français est bel et bien présent dans les manuscrits. D’ailleurs, « 116 journaux et périodiques voient le jour » et permettent une expression libre qui contribuera à distancier davantage la France de son ancienne colonie. La période de dévalorisation de l’usage canadien (1841-1959), marquée par la perte du statut de langue officielle du français, fera connaître la publication du Manuel de Maguire. Rigide et sévère à l’égard du français canadien, cette publication suscitera de vives réactions de la part de l’abbé Jérôme Demers, fier défenseur du français canadien. C’est en 1860 que naîtra une perception très profonde partagée par un grand nombre de lettrés à l’effet que le Canada français dépendrait de la France tant aux plans culturels que linguistiques. Cette perception persistera longtemps et sera nourrie par les puristes qui ne se gêneront pas pour imposer leurs normes linguistiques par divers moyens tels que : des manuels de correction, des chroniques de langage et des feuillets de styles « Corrigeons-nous ». Plus tard, ils iront même à s’ingérer dans des émissions radiophoniques pour imposer leurs idéologies. Les autorités religieuses et politiques de l’époque partageront ces idéologies et s’en serviront à leurs fins. Malgré que bien des écrivains aient décrié ces dernières, elles dominent et contribuent à maintenir un sentiment d’infériorité linguistique par rapport aux Français. Peuple libre, indépendant et audacieux, il résiste. Malgré les barrières auxquelles il doit faire face, ses écrivains réussissent à l’utiliser dans la littérature. Le peuple s’exprime et va à l’encontre du discours redondant portant sur la supériorité des Français.
II s’en suivra une période nommée la reconstruction de l’estime de soi (depuis 1960) qui verra le jour avec la Révolution tranquille. À la recherche d’une identité propre, c’est durant cette période qu’on assistera d’un côté à un rapprochement des Français et de l’autre à un éloignement bien présent dans la littérature et les autres formes artistiques. La langue est plus près du peuple et délaisse le modèle franco-français pour se rapprocher de l’usage quotidien de la langue. Le Québec change ses relations avec la France. On assiste à l’apparition du joual dans la littérature. Certains le qualifient d’une manifestation identitaire et d’autres craignent qu’il ne projette une image folklorique de la langue. C’est à partir de cette période, qu’on assiste à des réformes et changements linguistiques par exemple : on préfère « Québécois » à « Canadiens français ». L’auteur décrit cette période comme faisant partie « d’une volonté de libération culturelle…dans une démarche globale visant à mettre fin à une situation d’infériorité générale qui avait rendu impossible l’épanouissement social. »
Dans un deuxième temps, l’auteur argumente que l’élaboration lexicographique du Québec se situe très près du discours des élites lequel dépend étroitement de son sentiment d’appartenance aux Canadiens/Québécois par rapport aux Français. Étant donné que nos ancêtres étaient beaucoup plus préoccupés par leur survie que par la langue, c’est tout d’abord vers les missionnaires qu’on doit se tourner pour en connaître davantage sur la langue. L’auteur mentionne le travail de Pierre-Phillipe Potier et celui du Père Joubert. Entre 1760 et 1840, l’arrivée des Anglais a menacé la survie du français car la cohabitation des deux langues contribue à angliciser la première. L’auteur mentionne également l’ouvrage de Viger qu’il décrit comme étant plus tolérant que Maguire. L’auteur énumère les différentes catégories de publications qui passent de la rigidité à la tempérance. Un tableau classant les écrivains par catégories : puristes, pédagogues et glossairistes, nous aide à comprendre. Ces écrivains, ayant comme point commun, la représentation des mentalités de la société dans laquelle ils vivaient. Société où la France agissait comme référence pour établir les normes du français canadien. Claude Poirier mentionne que des protagonistes tels que Sulte et Legendre ont sûrement joué un rôle favorable aux changements de mentalités. Le projet du Glossaire du parler français au Canada, doit sa publication problablement à ces changements car de campagne de correction les ouvrages se dirigent plus vers une campagne de description. Claude Poirier ajoute également que le Dictionnaire général de la langue française au Canada de Louis-Alexandre Bélisle avait pour objectif de joindre à la fois description et prescription. D’ailleurs dans son introduction Bélisle déclarait qu’il fallait arrêter de croire, de dire ou de prétendre que ce qui venait de nous était mauvais. Bélisle était un fier défenseur de la conservation des tournures canadiennes. Demeurer authentique était de grande importance pour lui.
Ces dernières années, plusieurs ouvrages lexicographiques ont vu le jour et on peut constater la reconnaissance d’un éloignement des Québécois par rapport aux Français dans divers domaines tels que la littérature, la chanson et le cinéma. Cette distance a créé un climat propice à l’émancipation de la lexicographie. L’auteur mentionne plusieurs ouvrages entre autres, Le dictionnaire des difficultés de la langue française au Canada de Gérard Dagenais (1967), le dictionnaire de la langue québécoise de Léandre Bergeron (1980), le dictionnaire des particularités de l’usage de Jean Darbelnet (1986), le Multidictionnaire de Marie-Éva de Villers (1988) et le dictionnaire du français Plus (1988) qui pour sa part a ouvert les portes de la référence au français du Québec et dont la publication a semé toute une controverse. Le manque de liberté du lexicographe par rapport au contenu des dictionnaires est clairement identifié dans cette controverse. Il est très intéressant de lire la description de M. Poirier à ce sujet. Par la suite et dans le même ordre d’idées, deux autres dictionnaires ont suivi les traces du DFP : le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui (1992) et le Dictionnaire québécois-français de Meney (1999). Toutefois, tel que l’exprime l’auteur, le français québécois a dû mal à s’identifier dans les ouvrages lexicographiques. Bien que le climat soit favorable à l’affirmation culturelle du Québec, il est difficile de comprendre les controverses qu’engendrent les dictionnaires fondés sur la reconnaissance du français québécois.
C’est tout un défi à relever. Le besoin est bien présent. Pour être bien reçus, les dictionnaires québécois devraient être représentatifs de l’autonomie linguistique québécoise sans toutefois délaisser les liens avec la France. Pour terminer, l’auteur conclut en soulignant le travail fait par l’équipe du Trésor de la langue française au Québec. Cette équipe a pour objectif de dresser un portrait de notre histoire linguistique. Ce travail est primordial car si nous voulons un jour atteindre la détermination de nos standards linguistiques, il faut sans aucun doute faire la lumière sur l’origine du lexique québécois. Comme le mentionne l’auteur, ce n’est pas une tâche facile, mais c’est seulement de cette façon que nous pourrons atteindre notre but.

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